Transatlantique « Cap Vert ~ Guyane »
Traverser l’Atlantique…. Avancer quotidiennement poussées par le vent : Au delà du fantasme, c’est une aventure extraordinaire que j’ai essayée de résumer ici avec les supers moments mais aussi les autres. Comme pour le reste du projet, comme pour la construction d’un bateau, les marches se montent une par une, jour après jour. C’est banal mais comme beaucoup de choses, « ce qui va sans dire va mieux en le disant ».
6 octobre, Mindelo, Cap Vert, 8h du matin.
Les courses sont faites, nous avons l’eau, les vivres, tout est prévu pour quatre personnes et pour 20 jours. Dans l’ensemble nous imaginons mettre 15 jours, nous avons donc 5 jours de marges.
C’est parti, plein ouest, un ris sur chaque voile histoire de ne pas subir les accélérations de vent dans les couloirs entre les îles. Je me sens petite dans cette immensité, avec 4000 m dessous et l’horizon vide tout autour, et en même temps, je me sens chez moi dans ce bateau que je connais, cosi.
Nous commençons avec un vent présent mais peu violent et une mer assez calme, nous passons même quelques heures sous le vent de l’île de Sao Antao, nous sommes pourtant à 20 miles des côtes !
Première journée passée et logiquement première nuit de transat qui s’annonce pour Salomé et Keya, les quarts sont établis, chacune de nous passe 2h seule et une demi-heure en commun avec celle que l’on remplace puis avec celle qui nous remplace.



Pour prendre son quart, c’est soit le réveil qui sonne soit l’autre qui vient réveiller la suivante. Chacune de nous se positionne différemment, et l’organisation du changement de quart se calera au bout de deux, trois nuits. La nécessité d’un pull se fait rapidement sentir, même en « vent arrière », de nuit, il fait frais. Chaussures pour certaine, pull pour tout le monde, parfois bonnet. Harnais/gilet obligatoire, ainsi que l’AIS individuel, c’est la nuit, nous sommes seules, on s’attache, l’erreur n’est pas la bienvenue.
Vidéo : Keya à la barre, J3
Régulièrement, quand le soir approche et la nuit avec, je pense à la manœuvre à faire en cas « de femme à la mer ». L’esprit part, les images avec. Je révise, et préférerais vraiment ne pas avoir à mettre en pratique. Sur ces premières nuits la lune est là : c’est rassurant !! Sa lueur rend les vagues visibles, le bateau se positionne dans ce monde sombre, et nous au dessus, nous voyons notre place, c’est moins impressionnant, tant pis pour les ciels étoilés, ce sera pour plus tard.
Jours après jours, le vent se renforce de 17 à 22 nœuds, les vagues grossissent et atteignent 4m pour les plus grosses, par précaution de nuit, nous réduisons la voilure, et selon les envies, de jour, nous en remettons.
Les temps passe et nous installons notre routine entre cuisine, lectures, séances « yoga », discussions sur les livres…



Vidéo : Prenons le temps
Alors que nous atteignons le milieu du trajet les sargasses apparaissent : une , deux, dix, espacées, et puis d’heures en heures, de gros paquets viennent se coincer dans les safrans ; petit à petit le bateau ralentit, les safrans vibrent beaucoup plus que d’habitude, les jupes raguent sur le fusible en HMPE (dyneema/Spectra). Et je remarque que celle de bâbord est bien abîmée. Je tente de retendre, les vagues sont grosses et recouvrent les jupes, c’est dangereux. Il faut s’y prendre autrement, se mettre à la cape pour prendre moins de risque. J’y réfléchis durant la nuit et une fois le jour arrivé je refais une épissure gaînée pour remplacer celle qui s’use.
Est-ce le début de l’avarie, la fatigue, le manque d’explication, les silences inexpliquées, les non-dits, je ne sais pas, mais des tensions se font sentir et cela ne simplifie ni les relations humaines ni la résolution du problème.

Nous mettons à la cape, et remontons la jupe bâbord. Dans cette position le safran est horizontal et les vagues viennent puissamment le frapper. Cela ne me convient pas. Nous remettons les jupes en place. L’ensemble de la manœuvre n’était pas assez anticipée, il va falloir mettre les baudriers, s’attacher et prendre un vrai temps, ça ne va pas être simple.
Les jupes : Elles sont à l’arrière, supportent les safrans et sont relevables pour permettre au bateau de se poser dans très peu d’eau. Une cordelette les maintient en position basse mais une partie de la cordelette est plus fine pour pouvoir casser en cas de choc (fusible) contre un rocher et ainsi libérer la jupe. Si c’est pô clair c’est pô grave.
Exactement comme je l’ai en tête depuis le début : j’imaginais qu’en cas de ruptures des fusibles ce serait galère…. Nous y sommes.
Avant de partir, en septembre, alors que j’étais en chantier de préparation avec le bateau à terre et l’accès aux manilles simple depuis le sol, je réfléchissais et stressais sur ce sujet d’un fusible qui pète … Comme je remercie Pierre et Denis qui ont participé à ce moment à la réflexion d’un plan B pour le maintient des jupes des safrans !! Comme je remercie Pierre d’avoir insisté pour que j’embarque des « bouts de bois » qui traînaient dans son jardin !!
Encore une nuit de réflexion : je me dis que pour changer la « dyneema » il faudra tout affaler, rester dans l’axe en espérant que la vitesse soit bien diminuée … Au matin, Camille est de quart, à la barre, elle me réveille brusquement : – « Anne, il y a un problème, j’ai l’impression que la jupe tribord est libre, plus rien ne la tient, ça tape ! »
Merde, on y est ! Je me lève, et on engage la discussion, nous pesons le pour et le contre et tentons avec les voiles affalées ; au ralenti ….
Il se trouve que le ralenti reste du 4 nœuds, je mets un baudrier, nous sortons la clef de 8, levons la jupe, ouvrons la «trappe», faisons passer la nouvelle dyneema gainée que je fixe en tête d’alouette …. Bref, la manœuvre se passe bien, et le problème côté tribord est résolu rapidement mais j’en sors quand même bien trempée…
Je lance une nouvelle épissure avec ce qui me reste en dyneema, je n’aurais pas la matière pour en faire une troisième, nous changeons le fusible à bâbord avant que ça pète. Manœuvre un peu plus simple avec le passage anticipé d’un messager.

Je suis soulagée, et imagine avec sérénité que nous atteindrons la terre avant que ces nouvelles installations ne s’abîment : les premiers fusibles n’ont pas bronché jusque-là, les nouveaux tiendront bien le peu qui nous reste ! C’est, du moins, ce que je pensais, à ce moment-là.
Vidèo : Changement fusible babord
Errare humanum est !!! Alors que je suis en sieste dans l’après-midi, Camille, en soulevant la jupe bâbord pour libérer le safran d’un gros tas de sargasse, se rend compte que le fusible, nouveau, est déjà abîmé, la gaîne est trouée et le ragage atteint la dyneema.
EH MERRRRRDE.
Il faut s’y remettre, il faut réfléchir à autre chose, il faut trouver une nouvelle solution.
Tout l’équipage se sent concerné, les idées fusent dans tous les sens. Je me sens un peu noyée par toutes ces propositions. Les shipchandlers sont un peu loin pour envisager certaines d’entre elles ; il va falloir faire avec les moyens du bord. Dans ces moments d’imprévus où tout n’est pas parfaitement maîtrisé des tensions peuvent s’installer et nous n’y coupons pas. Il faudra sûrement un débriefing … plus tard.
Bref, petit à petit, je repense au plan B théorique et envisage de le mettre en place pour l’essayer et faire en sorte que ça marche. Nous en discutons Camille et moi, préparons le matos nécessaire.
Plan B : un bâton en lamélé-collé de 2,50m fixé à la fois à la jupe, au taquet et au patara et qui exerce une poussée vers le bas pour maintenir la jupe « relevable » en position basse
Premier essai avec le fusible en sécurité, le bâton semble bien, la jupe ne bouge pas.

Le soleil atteint petit à petit l’ouest, nous décidons de retirer le fusible « dyneema » et de passer la nuit avec le plan B et sans voiles pour ne pas forcer trop sur les safrans.
La nuit s’annonce longue et inconfortable du fait de notre lenteur et des vagues plus rapides qui viennent taper avec force le pont sous la yourte. Ça claque….
Et finalement, le bateau, un radeau sans voile, offre une vue grandiose. Les quarts de chacune s’enrichissent d’une magnifique observation du ciel étoilé sans lune, avec le repérage des constellations et le plaisir des étoiles filantes. Beau cadeau inattendu qui redonne le sourire après les émotions.
Bref …. après un temps de couture le lendemain matin effectué par Camille, nous passons deux heures à essayer de poser ce fusible renforcé. Keya est à la barre, elle nous maintient à l’arrêt, les vagues tapent et se font bien ressentir, Camille parvient à passer quasiment l’ensemble du fusible par ses techniques de pro, mais nous ne parvenons pas à aboutir. Au bout de deux heures, bien claquées, en ayant tout remis en question jusqu’à la place même de la manille, nous abandonnons et réinstallons le plan B. Nous sommes toutes les quatre bien déçues de ne pas avoir réussi malgré une belle énergie commune.
Pour la suite, chacune d’entre nous devrait rester attentive à ce point de faiblesse et nous étions toutes prêtes à installer un second plan B à tribord en cas de nécessité. Finalement, tout a tenu jusqu’à notre arrivée. Les sargasses ont petit à petit disparus, nous avons remis quelques voiles, et avons repris une vitesse correcte.
Peu à peu, le train-train reprend son cours. Grosses vagues, vent établi, un yankee sous ris, un tourmentin. Nous avançons à 7 nœuds.
La prise de météo quotidienne, lue toutes les quatre ensemble, nous a permis d’un commun accord de choisir les caps pour éviter les grains et les zones d’orages.
Les conseils de nos routeurs Pierre et Seb, reçus par sms satellite et parfois découpés façon puzzle , nous ont également fait prendre la décision de changer notre cap pour viser plus sud, afin d’arriver en Guyane par le sud pour éviter de subir le courant Sud/Nord qui longe les côtes.
Ces moments n’ont pas été évident, pourquoi ? Réception de messages qui annoncent une difficulté ? l’esprit de chacune qui analyse de son côté la situation, décision à prendre et choix à faire, compréhension des messages différemment suivant chacune, qui a raison dans son analyse ?
Était-ce une bonne idée que chacune soit au courant des messages ? Faut-il que la réflexion soit commune ? Comment d’autres capitaines se positionnent ? Tout l’équipage doit il prendre part aux réflexions et discussions ? Bref, ce n’est que le sujet vaste de la difficulté de la relation humaine et de la prise de décision en huis clos sur un bateau. Je n’ai pas de réponse mais j’avance.
On ne retient souvent en première intention que certains moments un peu durs et j’avoue que l’épisode des jupes restera longtemps dans ma mémoire. Mais le voyage a surtout été rempli de nombreux moments savoureux : Un soirs, à 300 miles des côtes, avec la belle lumière du coucher du soleil un groupe de dauphin est passé autour du bateau, un bel instant partagé ! Camille a fait profiter Salomé de ses compétences aux ciseaux et tranquillement, malgré le mouvement du bateau, la coupe a été carrément stylée et réussie. Niveau nourriture, chacune a participé au temps en cuisine et la variété des repas végétariens a été un délice, et puis, quel plaisir de sentir l’odeur du pain au milieu de l’Atlantique.




Ces 11 jours sont finalement passés vite et nous étions étonnée au bout de 9 jours de commencer à ouvrir la discussion sur l’arrivée, de faire les premières conclusions sur cette transat, de résumer ce que nous avions réussit à vivre et de partager nos ressentis.
Parmi les derniers souvenirs assez forts, la nuit du 16 au 17 a été bien chargée. Nous avions atteint la zone des grains. Nous avons navigué avec des rafales à 30 nœuds, la mer était noir et en même temps illuminée par le plancton sur chaque crête des vagues… Il paraît qu’une fusée Ariane a décollée cette nuit-là, mais nous n’avons rien vu. Notre objectif était d’avancer lentement pour arriver de jour, et d’après les calculs nous ne devions pas dépasser le 7,1 nœuds …
Casper : Un grand merci à Casper, c’est le nom du pilote automatique, il est tellement précieux de pouvoir choisir de le laisser barrer (ou pas) qu’il a forcement été baptisé, notre fantôme barreur !
C’est Salomé, dans la journée du 17 qui repère la Terre en premier, en apercevant l’île du grand Connetable. Ce moment était particulièrement fort en émotion, mais ce n’était qu’un début.
Notre arrivée a été bien vivante, il nous fallait maintenant viser l’entrée du fleuve Mahury en suivant le chenal qui passent entre les deux îlots du Père et de la Mère. Le cumul des vagues, de la marée, et de l’embouchure du fleuve entraînait la formation de belles vagues, nous nous en rendons compte en surfant un vague près de 30 secondes à 18 nœuds. Bravo à Keya qui a magistralement géré ce moment à la barre !!


Une heure plus tard nous jetons l’ancre dans la zone de mouillage de Dégrad des Cannes, l’ambiance est encore un peu tendue de toutes les émotions que nous venons de vivre, et le repas délicieux cuisiné par Camille ~ frites de manioc et de courge au four ~ participe à détendre l’atmosphère.
Il est temps de descendre se dégourdir les jambes et nous préparer à vivre la suite.








Chapeau bas Les Filles
Je viens de regarder votre résumé de la traversé vers la Guyane (une belle aventure) de bons souvenirs que vous garderez pour longtemps.
On te sent pleine d’ émotions à l’approche de la terre Guyanaise !!
Encore chapeau bas les filles vous avez assuré comme de vieux loups de mer 🌊
Profitez bien du pays vert et en route pour de nouvelles Aventures 😀⛵️⚓️
Patrick Dal’ un admirateur inconditionnel !!
Gros bisous et merci pour ce message qui me touche au coeur !!!!!
Anne
évidemment BRAVO bravo bravo les Filles pour toute cette gestion contrastée de la navigation, des problèmes et tout et tout!!!
grand respect !