TARRAFAL 4 De l’eau, des bidons, des bateaux et des frigos

TARRAFAL 4 De l’eau, des bidons, des bateaux et des frigos

(Juliette) Le 13 à 15h, il ne pleut pas. Anne commence son échauffement. Je me décide à débarquer les poubelles pendant que Camille se prépare pour la mise en son du spectacle.

Je passe par l’avant du bateau, débarque sur le «quai déstructuré » sur lequel travaille deux pêcheurs sur un filet immense depuis deux jours. Les gars me sourient et essayent d’engager une discussion. Pas évident vu mon niveau de portugais, et je ne vous parle pas de mon créole. Je comprends qu’ils me proposent de rester travailler avec eux et leur fais signe que je reviens. Sur le retour la pluie reprend, des grosses gouttes qui détrempent en quelques instants. Je reste néanmoins sous la pluie avec ces deux gars à échanger et rire du comique de la situation. Bon cette fois c’est sûr, le spectacle n’aura pas lieu, la pluie à plutôt l’air de vouloir s’intensifier. Je pars faire un tour avec l’un des pêcheur, Edimilson, toujours sous la pluie (j’en perds presque mes lentilles de contact tellement ça ruisselle sur mon visage).

Anne sur le bateau prend une petite vidéo

(Camille, au téléphone avec ses parents)

« Oui, on est sensées jouer ce soir mais là c’est déluge, même si on maintient personne ne viendra… Je vous décris un peu : sur la plage en face, celle des pêcheurs où il y a toutes leurs barques, il y a une rue qui descend, les gars des jet skis descendent leur remorque par là. Ben cette rue, c’est devenu une rivière, un torrent même, y’a un sacré débit ! Ça doit lessiver toute la ville cette pluie vu tous les détritus que ça entraîne à l’eau… C’est tellement fort que ça en creuse la plage, comme une falaise qui s’effrite mais en accéléré…

Si ça continue les barques vont… Oh ! Et m**de !! Je vous rappelle plus tard !! » et je me précipite dehors, attrape un pare-bat’ au vol juste à temps pour amortir la collision avec la première barque emportée dans le courant, qui a foncé droit sur Mange Nuage.

Anne me rejoint, nous essayons de tenir la barque pour ne pas qu’elle parte au large et en évitant au mieux les chocs (on a vu ce que ça pouvait donner..). Notre annexe, retournée et coincée sous l’avant de la coque tribord, aura aussi servi de pare-bat’ géant… Plus loin des pêcheurs nous font signe de laisser filer la barque, qu’ils arrivent à la récupérer avec une barque à moteur. Ouf ! Mais ce n’est pas fini, le torrent a continué à creuser son lit et bientôt c’est une seconde puis une troisième barque qui nous arrive dessus. Même scène, on évite les chocs, l’une est récupérée plus loin, l’autre ramenée sur un banc de sable nouvellement créé. On craint de perdre notre point d’ancrage  »plage », Anne allume les moteurs, il faut qu’on trouve le moyen de se barrer d’ici. C’est à ce moment que Juliette réapparaît et revient à bord, excellent timing, on a besoin de bras.

(Juliette) Bon c’est bien sympa d’essayer d’apprendre le créole mais la « shuva » (pluie en créole) finit par me faire frisonner et au bout d’une quinzaine de minutes je décide de faire demi-tour. Et puis on dirait que cette pluie n’en fini pas de tomber, voir s’intensifie. S’intensifie vraiment d’ailleurs, on commence à patauger, j’ai de l’eau à mi-mollet sur certains passages où il n’y avait que des flaques à l’aller. Je vois le bateau, plus très loin, je sens que quelque chose ne va pas et presse le pas, Edimilson sur les talons.

La dernière descente pour arriver sur le quai se transforme déjà en rivière et quand j’arrive devant le bateau Anne et Camille sont en train de gérer une barque sans propriétaire qui est arrivée contre Mange Nuage. D’un regard je capte la scène autour : une rivière s’est créée sur la route qui descend à la plage, c’est même un torrent d’eau marron qui dévale de la ville et vient rencontrer la mer, créant une écume blanche dans laquelle zigzaguent des détritus en tout genre entraînés par un fort courant. Toute cette eau embarque la plage petit à petit, creusant jusqu’aux cailloux cachés jusque là sous le sable. Et les barques de pêche entreposées là se font embarquer les unes après les autres. Il y a de nombreux pêcheurs sur ce qu’il reste de plage à essayer de sauver leur matos, ça crie dans tous les sens.

Plus que deux barques et arrive le tour du bateau de Jaïr sur lequel nous sommes amarrés… Pas le temps pour les politesses, je plante mon pêcheur cap verdien là et remonte à bord avec l’annexe après l’avoir retournée. Incroyable qu’elle flotte encore soit dit en passant car elle vient de vivre un mauvais moment sous une coque de Mange Nuage. A bord Anne a déjà allumé les moteurs pour soulager les ancres placées à l’arrière. Il est clair que la situation est en train de déraper, il faut que l’on se sorte de là. Il faut absolument que nous récupérions l’ancre principale du bateau sinon nous serons condamnées à errer sans possibilité de mouiller ailleurs. Heureusement que nous avons anticipé quelques heures auparavant en plaçant des pare-battages comme flotteurs sur les ancres pour nous permettre de soulager leur poids et les ramener à bord plus facilement. J’avais aussi passé l’aussière en double sur le corps mort sous l’eau à l’arrière du bateau, il est donc largable depuis le bord. Je chausse des palmes, Camille me sécurise à la taille avec un cordage et je plonge pour aller actionner le « palan » installé sur notre ancre principale afin que le pare-battage fasse son travail de flotteur. Pas évident de ne pas boire la tasse, je bataille un peu dans le courant. La tête au ras de l’eau je vois défiler les détritus, des trucs de plus en plus gros qui me font dire qu’il ne faut pas que je traîne ici. Je termine et les filles m’aident à revenir à bord. On peut ramener l’ancre et la remettre à poste. Cette fois c’est bon, on peut partir d’ici.

Camille et moi larguons les amarres à l’avant avec l’aide de Edimilson sur le quai avec qui nous communiquons par gestes pendant que Anne largue le coffre arrière et l’ancre reliée au bateau de Jaïr avant que nous ne partions avec ! On verra plus tard pour récupérer cette ancre abandonnée, là il y a urgence. Puis nous nous déhalons sur la dernière ancre qu’il nous reste avec Anne qui joue sur les moteurs pour faire une marche arrière et nous aider.

C’est à ce moment là que nous voyons un homme en train de nager à côté du bateau. Mais qu’est ce qu’il fait là celui là ? Il risque de se faire prendre par un hélice ! Vu son crawl je ne me pose pas plus de question, il doit savoir ce qu’il fait, on continue de tirer. J’aperçois du coin de l’œil cet homme qui monte à notre bord, apparemment il est venu pour nous aider, c’est le bon moment, on arrive sur l’ancre qui remonte alors sans peine à bord. Les moteurs nous font des caprices, pas pris le temps de réparer quoi que ce soit depuis la manœuvre d’hier matin. Mais on arrive à s’éloigner de la berge, en remettant les safrans à poste (remontés pour réduire le tirant d’eau devant le quai), c’est plus maniable. La pluie n’a pas cessé, ce sont des bidons, palettes, arbres, frigo, qui passent à côté de nous maintenant.

Le courant est moins fort déjà où nous sommes rendus, on ne va pas aller beaucoup plus loin car nous n’avons pas beaucoup de longueur de chaîne. Nous mouillons puis nous remontons les moteurs avant qu’un objet dérivant ne les abîme. Le pont est recouvert de cordages en tout sens, herbes et branchages. Nous rangeons un peu, récupérons un kayak à la dérive et coupons un gros cordage qui vient se mettre en tension sur le bateau. Pendant ce temps le pêcheur qui nous a abordé à la nage, Alex, a fait un aller-retour sur son bateau non loin (à la nage encore un fois) pour vérifier que tout allait bien et écoper. Il commence à faire vraiment frisquet, trempées comme nous sommes.

Nous filons nous mettre à l’abri dans la yourte. Nous passons tout les quatre un soirée étonnante par son contraste avec les événements précédents. Boissons chaudes, jeux de cartes, discussions et apprentissage du créole, repas. Alex repart en fin de soirée sur le kayak récupéré plus tôt. Il fait nuit mais la pluie a cessée. Dans l’obscurité tout semble normal. Avons-nous rêvé cette apocalypse ?

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